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Depuis des décennies, la République dominicaine a patiemment construit un État qui, avec toutes ses imperfections, donne le sentiment d’avancer, de se consolider, de se projeter.Ce patient travail de sacrifice, d’investissements, de continuité des politiques publiques, de discipline budgétaire, de priorité donnée au tourisme, à l’agriculture tournée vers l’exportation, aux infrastructures, a fini par produire ce que le Président Luis Abinader a présenté hier devant son Assemblée nationale. L’État voisin a une économie prospère, un taux de change relativement stable. La partie orientale de l’Ile d’Hispaniola est perçue comme fiable attirant les investisseurs et les visiteurs. Pendant ce temps, de l’autre côté de la frontière, Haïti s’enfonce dans l’inverse exact de ce pari : fragmentation, impunité, luttes intestines, désertion de l’État, absence de stratégie et de stratèges à la hauteur des enjeux auxquels fait face la population.
Dans son discours sur l’état de la nation du 27 février 2026, Abinader insiste sur la place centrale de la République dominicaine dans la région, la croissance soutenue, les flux d’investissements directs étrangers, le dynamisme du tourisme, la performance historique des exportations, le rôle reconnu dans les instances internationales. Ici, il ne s’agit pas d’un miracle, mais du résultat cumulatif de décisions politiques courageuses et de choix stratégiques cohérents : sécuriser le territoire, offrir un environnement des affaires stable aux investisseurs, moderniser les infrastructures de support à l’activité économique et faire du tourisme un pilier assumé de l’économie nationale. Derrière les chiffres, il y a une idée simple, ce pays a accepté de consentir des sacrifices, réformes, continuité, arbitrages budgétaires, discipline, pour construire un horizon collectif meilleur.
Lorsque Abinader aborde Haïti, le ton change, il parle de crise, de violence des gangs, de menace à la souveraineté, de pression migratoire et de nécessité de « blinder » la frontière. Il rappelle que la République dominicaine ne peut « assumer les problèmes internes d’Haïti » et en appelle à la responsabilité de la communauté internationale, tout en soulignant que la frontière est plus militarisée que jamais, avec un mur en construction, une présence accrue de soldats et une politique de rapatriement des migrants en situation irrégulière. En filigrane, le message est clair : « Nous avons fait notre part, nous continuerons à protéger notre territoire, mais la catastrophe haïtienne ne sera pas importée dans notre maison. »
Ce passage sur Haïti est un miroir brutal. D’un côté, un État qui se conçoit comme sujet de l’histoire, qui définit ses priorités, sécurise ses frontières, défend ses intérêts, mobilise la diplomatie régionale pour encadrer la crise voisine et, ce faisant, consolide sa légitimité interne. De l’autre, un pays qui n’a jamais transformé ses souffrances en projet, qui vit dans la répétition de l’indignation sans stratégie, où l’on préfère s’épuiser dans de guerres intestines sans grandeur plutôt que de se battre pour un horizon commun. Haïti apparaît alors, aux yeux de ses voisins comme de ses propres citoyens, non pas comme une nation pauvre mais comme un espace politique déserté, où personne n’assume vraiment le coût de la construction d’un État.
Le contraste est d’autant plus cruel que, objectivement, Haïti dispose d’atouts comparables à ceux que les Dominicains ont exploités, une géographie favorable, des paysages à fort potentiel touristique, une culture riche, un marché agroalimentaire immense et une jeunesse qui ne demande qu’à vivre et travailler dignement. Miser sur le tourisme, sur l’agriculture, sur les infrastructures, routes, ports, énergie, connectivité, n’a rien d’une lubie néolibérale ; c’est le socle minimal d’un pays qui veut accueillir des visiteurs, exporter des produits, attirer des capitaux, créer des emplois. Mais pour que ce socle existe, il y a une condition préalable, non négociable : un minimum de sécurité. Sans sécurité, pas de plages, pas de parcs industriels, pas de corridors agricoles, pas de ville vivable, seulement des enclaves sous escorte et une économie de survie.
Ce minimum de sécurité n’est pas seulement une affaire de forces armées ou de police, mais de stratégie et de stratèges. Il faut des femmes et des hommes capables de tracer des lignes, de dire : voilà les zones à sécuriser d’abord, voilà les couloirs touristiques à protéger, voilà les bassins agricoles à sanctuariser, voilà les axes routiers qu’il faut rendre inviolables pour l’économie. Il faut des stratégies, et donc des stratèges, capables de penser l’architecture de la sécurité comme on pense l’architecture d’un port, d’un aéroport, d’une zone touristique, avec des priorités, des phasages, des objectifs clairs et des indicateurs de résultat. Tant que cette compétence stratégique restera absente, Haïti continuera à confondre agitation et action, communication et politique publique.
Pendant que la République dominicaine consolide son image de « plateforme régionale », attirant plus de 11 millions de visiteurs, des milliards de dollars d’investissements directs, des zones franches dynamiques, un secteur énergétique en expansion, Haïti se perd dans des débats identitaires stériles. On agite la peur de la « vente du pays », on brandit le noirisme comme un bouclier idéologique, on diabolise l’investissement étranger comme une trahison nationale, alors même qu’aucune nation au monde ne s’est développée sans un minimum d’ouverture, de partenariats, de capitaux venus d’ailleurs. Le refus du réel tient lieu de doctrine, on préfère préserver une pureté imaginaire plutôt que de construire du concret, routes, hôtels, usines de transformation, systèmes d’irrigation, réseaux logistiques.
Pendant que le voisin installe des « murs économiques », zones franches, ports secs, plateformes logistiques pour structurer le commerce frontalier, nous en sommes encore à contester l’idée même d’un projet pays. Quand Abinader explique comment la frontière doit devenir un espace de contrôle, de commerce formalisé, de souveraineté assumée, Haïti ne propose en face qu’un vide stratégique, rempli par les gangs, les trafics, la débrouille improvisée. Un pays comme le nôtre ne peut pas être développé « en dehors » des investissements étrangers, pas plus qu’il ne peut exister sans État, sans police, sans justice, sans diplomatie, sans un appareil de renseignement efficace, sans stratèges dignes, c’est une évidence partout ailleurs, sauf chez nous, où l’on continue à confondre repli et dignité.
La vérité, aussi crue soit-elle, est que le discours du Président Abinader n’est pas seulement un discours dominicain, c’est un diagnostic indirect de notre propre faillite collective. À force de refuser de construire un projet pays articulé autour de quelques priorités claires, sécurité, tourisme, agriculture, infrastructures, nous nous laissons enfermer dans le rôle de problème régional, de risque pour les voisins, de cas humanitaire permanent. Ce n’est pas le « mur d’Abinader » qui nous humilie le plus ; c’est notre incapacité à bâtir, de notre côté, quelque chose qui ressemble à un État, concrétise dans la réalité une vision futuriste et donne du sens à un contrat social.
Haïti n’a pas besoin de discours vengeurs, mais de lucidité et de courage. Il nous faut exiger, non pas seulement des élections ou des postes, mais ce minimum de sécurité qui conditionne tout le reste, et une génération de stratèges capables de penser le pays comme un espace à aimer, à habiter, à organiser, à sécuriser et à valoriser. Tant que nous continuerons à sacraliser les querelles intestines, les micro-leaderships, les orthodoxies idéologiques, nous resterons prisonniers de nous-mêmes. Pendant que nous débattons pour savoir s’il faut « vendre le pays », d’autres le construisent, pierre par pierre, politique après politique, sacrifice après sacrifice. La question n’est plus de savoir ce que la République dominicaine nous fait. La question est : quand commencerons-nous enfin à nous faire, nous, comme pays ? Un pacte générationnel pour le changement est la voie imaginée pour sauver le pays.
Port-au-Prince, le 28 février 2026


