Le 7 février 1986 marque la fin d’un régime et l’ouverture d’une nouvelle ère. Le départ de Jean‑Claude Duvalier symbolise une rupture attendue, mais la transition se révèle plus complexe qu’espérée. Dans les rues, la ferveur populaire éclate, les foules célèbrent, proclament la liberté, espérant enfin tourner la page des souffrances et des silences accumulés. Cependant, au cœur des institutions, dans les sphères économiques et diplomatiques, se préparent déjà les continuités qui freineront le véritable changement. Une nouvelle Constitution voit le jour pour répondre à l’aspiration populaire, mais la structure de l’État, elle, résiste encore aux transformations profondes.
En 1990, lorsque les électeurs se rendent aux urnes, leur vote dépasse la simple adhésion à un candidat : il exprime la volonté d’un peuple longtemps marginalisé de redevenir acteur de son propre avenir. Les plus pauvres, les oubliés, les laissés‑pour‑compte de l’histoire investissent ce moment d’un espoir collectif de dignité et de reconnaissance. Cet élan est brutalement interrompu par un coup d’État marqué par la répression, l’exil forcé et de profondes blessures nationales. Trois ans plus tard, le retour du président, sous escorte internationale, témoigne d’une réalité persistante : la quête démocratique d’Haïti demeure souvent conditionnée par des équilibres extérieurs qui pèsent sur sa souveraineté. Les années passent, et le peuple découvre que voter ne suffit pas à vivre. Les gouvernements entrent et sortent comme des passants dans une maison en ruine, chacun laissant un peu plus de poussière, un peu plus de fissures, un peu plus de promesses creuses. Les armes qui autrefois se portaient en uniforme se déplacent vers les gangs, les paramilitaires, les groupes qui contrôlent des quartiers entiers, des routes, des ports, avec la même logique : imposer la peur pour mieux négocier le pouvoir. Au nom de la « stabilisation », une présence internationale s’installe progressivement et s’inscrit durablement dans le paysage national. Cette implication, portée par l’intention de soutenir les institutions et de restaurer la sécurité, finit cependant par devenir un élément constant de la vie publique. Haïti semble alors rester dans une transition prolongée, un espace d’efforts renouvelés plutôt qu’un espace de consolidation définitive.
Puis vient le 12 janvier 2010, et la terre se met à trembler comme si elle voulait crier à la place de ceux qu’on n’écoute jamais. En quelques secondes, les murs des pauvres et des puissants tombent ensemble, mais ce ne sont pas les mêmes qui sont condamnés à survivre sous des tentes, dans la boue, dans l’angoisse, dans l’attente de distributions qui n’arrivent pas. Le monde entier promet de « reconstruire », mais ce sont les ONG, les projets, les contrats qui prospèrent, bien plus que la dignité des vivants et la mémoire des morts. Haïti devient une vaste salle d’attente humanitaire, où l’on distribue des miettes en échange du silence sur les vraies causes du désastre. À partir de là, tout s’accélère. Des élections contestées placent au sommet de l’État des dirigeants sans ancrage populaire solide, mais parfaitement intégrés aux circuits de l’immunité et de l’impunité. PetroCaribe surgit comme une plaie ouverte : des milliards qui auraient pu être des écoles, des hôpitaux, des routes, des systèmes d’eau potable, et qui se transforment en villas, en comptes bancaires, en campagnes électorales, en contrats opaques. Quand la jeunesse se lève pour demander « Kot kòb PetroCaribe a ? », ce n’est pas seulement une question comptable, c’est un cri moral : « Combien vaut notre vie ? Combien vaut notre avenir ? ». On répond à ce cri par le mépris, la répression, les manoeuvres, comme si l’indignation d’un peuple pouvait être étouffée à coups de gaz lacrymogènes et de rapports sans suites.
Le pouvoir se crispe, s’enferme, s’accroche à la fonction comme à un butin, piétinant la Constitution de 1987, manipulant les calendriers électoraux, gouvernant par décrets, laissant se multiplier les massacres dans des quartiers réduits au statut de zones de guerre. Les gangs deviennent une langue politique, ils disent, à leur manière brutale, l’abandon total des territoires où l’État ne vient ni pour protéger, ni pour soigner, ni pour instruire, mais seulement pour tuer ou se montrer en période électorale. Quand le président est assassiné, ce n’est pas seulement un homme qui tombe, c’est le voile de la fiction étatique qui se déchire. Le monde découvre avec effroi ce que les Haïtiens savent depuis longtemps, le pays n’est plus dirigé, il est livré.
Aujourd’hui, Haïti vit dans une géographie de la peur : quartiers barricadés, routes coupées, familles dispersées, exil devenu horizon normal dès l’adolescence. Des mères traversent des zones contrôlées par des hommes armés pour chercher un sac de riz, des pères disparaissent sur des routes où la vie s’achète en rançons, des enfants apprennent à distinguer le son des armes comme on apprenait autrefois l’alphabet. L’école ferme, l’hôpital ne répond plus, la justice se tait, le Parlement n’existe plus que dans les souvenirs, et la présidence est devenue un siège chaud que l’on occupe sans mandat, sans élection, sans contrat moral avec la nation. Pourtant, dans la nuit la plus dense, les marchés s’ouvrent, les tap-taps circulent, les églises chantent, les radios débattent, comme pour rappeler que ce pays refuse obstinément de mourir.
Depuis 1986, Haïti a renversé un tyran, voté des constitutions, organisé des élections, accueilli des missions, signé des accords, lancé des plans, rédigé des projets. Mais ce que le peuple réclame, ce n’est pas un décor de démocratie, c’est la fin du mépris, la fin de la politique comme business, la fin de l’État comme machine à produire des riches sans mérite et des pauvres sans recours. Cette histoire récente est celle d’une bataille inachevée entre une majorité qui réclame simplement le droit de vivre normalement, et une minorité qui a fait de la fragilité du pays son modèle économique, sa stratégie de survie et sa méthode de domination. Si cette histoire serre la gorge, c’est parce qu’elle est à la fois tragique et inachevée, rien n’est écrit d’avance, ni la chute finale, ni la renaissance. Car malgré tout, il reste quelque chose d’indestructible : la manière dont le peuple haïtien se relève toujours, encore, encore une fois de trop, encore une fois de plus. Chaque fois qu’une date comme le 7 février revient, ce n’est pas seulement un anniversaire, c’est une question posée à chacun : que faisons-nous de tout ce sang, de toutes ces larmes, de toutes ces batailles trahies ? Il n’y a malheureusement pas de réponse simple, pas de solution magique.
Il faut regarder notre histoire récente en face, ce n’est pas seulement une succession d’événements, c’est une guerre silencieuse autour d’une question simple et brutale : qui a le droit de compter en Haïti ? Depuis 1986, chaque fois que le peuple s’est levé pour dire « ase », on a tenté de transformer son cri en simple épisode de désordre, en « crise » passagère, en problème de gestion. On a collé des étiquettes technocratiques sur des douleurs profondes : « instabilité politique », « déficit de gouvernance », « fragilité institutionnelle ». Derrière ces mots froids, il y a des vies, des paysans chassés de leurs terres, des ouvrières enfermées dans des zones franches sans droits, des jeunes diplômés condamnés à faire la queue devant des consulats comme on fait la queue devant un puits d’eau. On parle de « transition », mais pour des millions de personnes, la seule transition réelle, c’est passer de l’espoir à la fatigue, de la fatigue à l’exil, ou de l’exil à la résignation. Pourtant, ce pays n’a jamais été un désert de conscience. Dans chaque période, des voix se sont levées pour dire non, non à l’oubli des crimes de la dictature, non à l’amnistie déguisée, non à la normalisation de la misère, non à la politique réduite à une négociation de postes. Des journalistes ont payé de leur vie le prix de la vérité, des militants ont disparu sans tombe, des anonymes ont résisté en continuant simplement à croire que leurs enfants méritent mieux que cette répétition de cataclysmes. La force d’Haïti, c’est cette insistance têtue à garder vivante l’idée que la dignité n’est pas une faveur accordée par l’État ou l’étranger, mais un droit inaliénable.
Ce qui rend l’histoire de 1986 à aujourd’hui si poignante, c’est ce décalage insupportable entre la grandeur des sacrifices consentis et la petitesse des résultats obtenus. Tant de marches pour si peu de justice, tant de votes pour si peu de représentation, tant de discours pour si peu de changement concret. On a vu défiler les sigles, les programmes, les « conférences des bailleurs », les « tables rondes », les « dialogues inter-haïtiens », comme si le salut venait d’un vocabulaire toujours plus sophistiqué. Pendant ce temps, les mêmes logiques se maintiennent ; accaparer, négocier, protéger ses privilèges, déplacer la souffrance des mêmes vers les mêmes. Et pourtant, il reste une inquiétude majestueuse dans ce pays : la peur que les générations futures s’habituent. S’habituent au son des rafales, aux routes coupées, aux écoles fermées, à l’absence de l’État. S’habituent à partir, à dire au revoir sans certitude de retour, à vivre ailleurs avec Haïti comme simple souvenir douloureux. La vraie urgence est là, empêcher que la normalisation de l’inacceptable devienne notre nouvelle culture. Tant qu’il restera des voix pour dire « ce n’est pas normal », tant qu’il restera des mères pour refuser que la vie de leurs enfants se résume à survivre entre un gang et un visa, tant qu’il restera des jeunes pour écrire, chanter, analyser, s’organiser, l’histoire restera ouverte.
On ne sait pas comment ni quand cette séquence commencée en 1986 trouvera un autre visage. On sait seulement qu’aucun décret, aucune force étrangère, aucun chef autoproclamé ne pourra, à eux seuls, transformer un pays dont le problème central est moral avant d’être technique. Il faudra un jour que cette société nomme les responsabilités, brise le cycle de l’impunité, accepte de regarder en face non seulement les bourreaux évidents, mais aussi les complicités discrètes, les silences confortables, les renoncements déguisés en réalisme. Ce jour-là, peut-être, 1986 cessera d’être le début d’un long malentendu, pour devenir le point de départ véritable d’un projet de pays assumé par son peuple. En attendant, Haïti continue d’exister comme un immense paradoxe : un pays brisé qui produit des consciences lucides, un pays appauvri qui engendre des élans de solidarité incroyables, un pays humilié à l’extérieur mais capable, dans ses moments de vérité, de prononcer des phrases que le monde entier devrait entendre. La période 1986–aujourd’hui n’est pas seulement une histoire d’échecs ; c’est aussi la preuve douloureuse qu’un peuple peut être trahi mille fois sans renoncer à l’idée qu’un autre avenir est possible.
Et nous voilà, après toutes ces promesses et ces traversées dans le feu, devant un symbole de plus : le Conseil Présidentiel de Transition. Une structure née officiellement du langage de la crise, du vocabulaire de l’urgence, du discours de la « dernière chance », mais qui, dans les faits, s’est installée comme un dispositif de plus pour gérer le désordre, non pour y mettre fin. Il est arrivé dans un pays à genoux, un pays qui n’attendait plus de miracles, mais qui réclamait au moins une chose : de la décence, de la cohérence, de la preuve que le pouvoir pouvait encore servir autre chose que lui-même. L’échec du CPT ne tient pas seulement à ce qu’il n’a pas fait, mais à ce qu’il a accepté d’être. Il s’est présenté comme une sortie collective de l’impasse, mais il a fonctionné comme un partage sophistiqué de l’impuissance. On l’a vu tergiverser pendant que les gangs agrandissaient leur territoire, discuter de protocoles pendant que des quartiers entiers fuyaient sous les balles, jouer avec les mots « consensus », « feuille de route », « mission internationale », pendant que la population attendait des gestes clairs : sécurité, justice, horizon électoral crédible, rétablissement d’un minimum d’autorité publique. Il n’a ni apaisé la peur, ni réparé la confiance, ni incarné ce sursaut moral dont le pays avait tant besoin.
En vérité, le CPT a illustré jusqu’à la caricature ce que la transition haïtienne est devenue : un métier. On y entre non pas pour rompre avec les vieux réflexes, mais pour y trouver une place dans la même logique de calcul, de positionnement, de survie politique. Les membres du Conseil ont accepté de s’asseoir sur un siège brûlant sans jamais décider s’ils étaient les mandataires d’un peuple en détresse ou les gestionnaires temporaires d’un système qu’il ne fallait pas brusquer. On les a vus plus prompts à défendre leurs prérogatives qu’à risquer leur capital politique pour imposer des décisions difficiles, plus préoccupés par la géométrie interne du Conseil que par l’agonie du pays. Le plus grave, peut-être, ce n’est pas seulement l’échec du CPT, c’est l’indifférence qu’il a fini par susciter. Un pouvoir qui échoue peut encore provoquer la colère ; un pouvoir qui cesse même de provoquer des attentes devient un bruit de fond. Le Conseil n’a pas été renversé par une insurrection morale de la société ; il a été dépassé par la vitesse du chaos, contourné par les armes, oublié par ceux qui n’espéraient plus grand-chose de lui. Les gens ont continué à organiser leur survie comme si le CPT n’existait pas : négocier avec des chefs de gangs pour circuler, improviser des écoles dans des églises, instaurer des systèmes de solidarité de quartier pendant que la « transition » tenait des réunions en salle climatisée.
Il y a, dans cette indifférence, quelque chose de terriblement dangereux. Quand un peuple n’attend plus rien de ceux qui prétendent gouverner, la politique devient un décor lointain, une affaire de signataires, de communiqués, de photos officielles, sans lien avec la vie réelle. Le CPT aurait pu être un geste, celui de reconnaître l’ampleur de la catastrophe, de regarder en face l’échec cumulatif de toutes les élites, d’ouvrir un espace radicalement différent, honnête, courageux. Il a choisi la voie inverse, celle du compromis permanent, de la parole qui promet sans engager, de la posture « responsable » qui finit par n’assumer aucune responsabilité. Au bout du compte, le Conseil Présidentiel de Transition s’inscrit dans la longue chaîne des rendez-vous manqués depuis 1986. Il n’a pas inventé la crise ; il l’a confirmée. Il n’a pas créé la distance entre l’État et le peuple ; il l’a approfondie. Il n’a pas initié l’indifférence ; il l’a normalisée. Et c’est là la blessure la plus profonde, voir, une fois de plus, une structure née du discours de la rupture se transformer en instrument de continuité, pendant que la majorité silencieuse, épuisée, se replie sur la seule certitude qui lui reste, s’en remettre à elle-même. Mais cette indifférence envers le CPT n’est pas synonyme de démission intérieure. Elle est aussi une forme de jugement. Le pays observe, note, mémorise. L’histoire retiendra que, dans un moment où Haïti se vidait de ses forces vives, où les familles s’éparpillaient aux quatre vents, où la violence redessinait la carte du territoire, ceux qui se sont présentés comme le visage de la transition n’ont pas su, ou pas voulu, être à la hauteur de la douleur nationale. Et ce constat, implacable, laissera une trace, plus jamais un « conseil », un « arrangement », un « compromis » ne pourra se réclamer du peuple haïtien sans être confronté à cette question : êtes-vous différents, ou n’êtes-vous qu’un autre chapitre dans la longue histoire des trahisons douces ? Si le CPT échoue, c’est parce qu’il a cru pouvoir gérer un pays en état de choc avec les mêmes réflexes qui l’ont mené au bord du gouffre. Si le peuple se montre indifférent, ce n’est pas par insensibilité, c’est par lucidité fatiguée. L’histoire retiendra le nom de ce Conseil comme on retient le nom d’un carrefour où l’on aurait pu bifurquer et où, une fois encore, on a choisi la route la plus facile pour ceux d’en haut, la plus meurtrière pour ceux d’en bas.
Depuis 1986, Haïti avance d’embrasure en embrasure, comme si chaque porte ouverte sur l’espérance débouchait, inlassablement, sur la même pièce sombre. La chute du dictateur, la Constitution de 1987, les élections à répétition, les missions internationales, les mouvements citoyens, les cris de la jeunesse, toutes ces séquences ont dit la même chose, ce peuple veut vivre dignement, et il l’a prouvé mille fois par ses sacrifices, ses combats, ses deuils. Face à cette obstination populaire, l’État, lui, n’a cessé de se dérober. Il s’est fait costume sans corps, décor sans fondations, drapeau sans contrat. Le CPT n’est que l’expression la plus récente de cette faillite, on lui a demandé un sursaut, il a offert une gestion ; on lui a demandé du courage, il a livré des calculs ; on lui a demandé d’incarner la rupture, il s’est contenté d’arranger la continuité. Alors le peuple a tourné la tête, non par indifférence au sort du pays, mais par lucidité, on ne peut pas éternellement attendre de ceux qui refusent de se tenir à la hauteur de la douleur nationale.
Conclure cette traversée, ce n’est ni absoudre ni maudire, c’est constater que l’histoire récente d’Haïti est moins l’histoire d’un peuple qui a échoué que celle d’un système qui refuse de mourir. La véritable conclusion, peut-être, est qu’il n’y en a pas. 1986 n’a pas fini de produire ses conséquences, le CPT n’est qu’un épisode, et l’histoire continue de s’écrire dans les gestes quotidiens de ceux qui refusent de s’habituer à l’inacceptable. Un jour, tôt ou tard, il faudra que le pays se dote d’un pouvoir qui ressemble enfin à sa souffrance, à sa dignité, à son intelligence, non pas un pouvoir qui s’impose au peuple, mais un pouvoir qui en émane. Ce jour-là, on regardera en arrière, vers 1986, vers toutes ces transitions manquées, vers l’échec et l’indifférence du CPT, comme on regarde une longue nuit, non pour l’oublier, mais pour mesurer la valeur de l’aube.
Port-au-Prince, le 05 février 2026


